
Nous avions convenu de demeurer fidèles à nos habitudes de vieux garçons mais de passer nos repas et la soirée en commun. Michel partageait son temps entre la lecture et la mer. Il dévorait toutes sortes de romans policiers avec une prédilection évidente pour les polars british. […]
Michel considérait tout ce grand déballage avec une distance parfois déconcertante. La mer y était pour beaucoup. Il possédait deux embarcations, un steemat en piteux état qu’il n’aurait probablement jamais les moyens de remettre à flot, et une simple barque. Avec elle, il conservait le lien avec l’océan. Chaque jour, il pouvait caboter dans sa petite embarcation à moteur, s’aventurer entre les vagues et relever ses deux casiers que son titre d’insulaire lui procurait. Le soir, les repas étaient le plus souvent frugaux. […]
Chacun prenait le temps d’écouter l’autre. En guise d’acquiescement, nous parvenions toujours à prolonger le discours du premier. Dans le cas contraire, nous nous amusions à faire preuve de rhétorique pour contraindre l’autre à renoncer. Ce n’était jamais facile mais au combien captivant. […]
Dans cette quête insensée Michel me suivait. Etait-ce par jeu romanesque ou pour vivre par procuration des aventures vainement rêvées durant des années ? Peut-être un peu des deux. Mais le soupçon du pouvoir politique gangrené lui était également cher, lui cet anarchiste de cœur. […]
Une fois par mois, nous prenions plaisir à redécouvrir de simples plats mis à l’index par le corps médical. Au fond cela nous importait peu. Sans parler de nourriture spirituelle, il faut reconnaître que l’essentiel de notre plaisir consistait à parler à propos de tout et de rien, pour le verbe, pour défaire le monde, pour évoquer la femme. Jamais nous ne haussions le ton,
J’avais pris foi en la divise de l’île, « au large, la lumière et le repos ». Cette petite terre de vingt trois kilomètres carrés m’apportait le temps nécessaire pour oublier et me faire oublier. La mer ceinturait l’horizon, sa houle et ses embruns confondaient nos sens jour après jour. Le village de Bertau se distinguait des autres par ses maisons méridionales accrochées aux pentes d’une route menant au port de La Meule enfoui dans les rochers. Selon lui, la distance excessive entre ce village marin et ses bateaux remontrait à un raz de marée sous Louis XII, qui avait détruit au passage nombre de maisons attenantes au port. Au début du XVIIIe, alors que les constructions tombaient en ruine ou étaient tour à tour abandonnées, la décision fut officiellement prise par les habitants de La Meule et en accord avec le commissaire de la Marine, Le Masson du Parc, de rebâtir leurs maisons en amont. A force de lents sapements et de fortes tempêtes, l’océan avait définitivement repoussé le village, en hauteur à l’abri derrière les bosquets.
J’avais aussi appris à écouter parler, à prendre le temps d’apprendre, à rêver en me nourrissant du passé. Tout cela, je le devais à Bertau. Simplement, sans élan chevaleresque déplacé, il avait mis un terme à sa vie parisienne de locataire d’une des tours du XVe arrondissement de bord de seine, laissant du même coup son mi-temps d’archiviste à la municipalité de l’Adour et sa femme à ses salons nautiques. Cet homme possédait une humanité rare. Dénué du cynisme, de la méchanceté et de la bêtise de nos sociétés occidentales, il savait vivre simplement, avec respect mais sans peur. Sa mémoire prodigieuse et sa curiosité juvénile faisaient de lui un véritable puits de connaissances, enrichi au bénéfice des années. Ni moraliste, ni professoral, son propos ne se voulait jamais au-dessus des autres. Il partageait seulement le plaisir de l’échange, de la chaleur humaine. Malgré les années qui nous séparaient et l’affaire qui nous poursuivait, j’avais, avec Michel, rencontré un ami, mon premier véritable ami. […]







